Mis à jour le 17 juin 2019

Mickael Poillion, agriculteur et vice-président de la Prospérité Fermière témoigne de son expérience au sein de la coopérative. Quels liens entre le métier d’éleveur et d’agriculteur et les nouveaux enjeux de notre société ? Comment la coopérative peut être la source de nouvelles orientations ?

Bouteille lait amandes

UNE ÉTUDE PROSPECTIVE POUR REDONNER DU SENS AU MÉTIER D’ÉLEVEUR

Pouvez-vous vous présenter ?

Mickaël Poillion, je suis agriculteur dans le Nord-Pas de Calais en polyculture et en élevage. Une partie de mon exploitation est en bio et l’autre partie en conventionnel. Je travaille avec mes parents et ma compagne qui s’occupe notamment de la partie circuit court, via l’animation d’une “ruche qui dit oui !” depuis un an et demi. J’anime un groupe d’employeurs regroupant 10 paysans et 4 salariés depuis plusieurs années. Maire de mon petit village, Héricourt, je suis également vice-président de la Prospérité Fermière.

Vous pourriez préciser le lien entre Ingrédia et votre coopérative la Prospérité Fermière ?

Ingrédia est l’outil industriel assurant la transformation du lait issu des exploitations des adhérents de la Prospérité Fermière. La séparation des rôles est une mauvaise voie, trop longtemps pratiquée du fait des quotas administrés. La coopérative et les éleveurs se sont conduits en client d’Ingrédia (et plus largement de l’industrie) alors qu’elle leur appartenait. De ce fait, ils ont désinvesti la question de la valorisation de leur produit et peu à peu perdu leur place dans la chaîne alimentaire pour ne devenir que des simples fournisseurs de matière première. La première chose suite à la crise de 2009 fut de requestionner ce rapport

Pourquoi faire une étude prospective ?

En 2009, avec la crise économique nous avions dû faire face à une crise de sens du métier d’éleveur. Les adhérents dénonçaient les nouvelles pressions conduisant à une perte de contrôle de leur activité : un prix de l’énergie élevé et des prix d’achat des matières premières instables. La demande du marché international et des consommateurs locaux, par ses exigences de qualités et de diversité à bas prix, est “oppressante” pour les agriculteurs. Les éleveurs ont du mal à faire face à ces transformations sociétales qui réinterrogent le métier, ils se sentent désarmés.

Quels liens entre le fonctionnement de la coopérative et le contexte économique ?

Dans une coopérative, on retrouve des facteurs de tensions :

  • Temporelles (court vs long terme) : balance entre besoin financier immédiat et bénéfice à long terme.
  • Humaines (adhérents vs salariés) : les valeurs coopératives et les fonctions commerciales face aux réalités du marché.
  • Territoriales (filières vs territoires de production) : utilisation des ressources, aménagement… Il y a donc toujours une ré-interrogation du modèle de la coopérative car normalement l’objectif ce n’est pas une logique de maximisation financière : il faut à la fois répondre aux valeurs de la coopérative et aux exigences financières des adhérents. D’ailleurs, la crise de 2009 a révélé la tension entre ces deux éléments.

Quels liens entre le métier d’éleveur et d’agriculteur et les nouveaux enjeux de notre société ?

Cette participation à la prise en charge d’enjeux territoriaux ou mondiaux résonne avec notre métier, et réinterroge notre positionnement :

  • La question de l’emploi : Nous envisageons de travailler à la création de groupements d’employeurs pour faire de l’insertion, de la formation, et attirer des jeunes.
  • La maîtrise de l’énergie : le fait que nous consommons beaucoup d’énergie nous pousse à nous inscrire dans les réflexions autour de la transition énergétique. Par exemple, l’un de nos clients exige de plus en plus de matières premières décarbonées, ce à quoi nous devons répondre.
  • L’autonomie : La démarche Climagri du Ternois a permis la création de filière locale de colza, et a offert une alternative aux agriculteurs pour s’affranchir du soja américain dont le prix flambe.
  • Pour lutter contre le côté “hors-sol” de l’agriculture laitière, de redonner de la valeur au lait à travers sa réinsertion territoriale. Nous avons commencé à réfléchir aux Mesures Agri Environnementales pour nous accompagner dans la mutation vers d’autres productions : passer de la nourriture des animaux avec du maïs ou du soja vers une nourriture à base d’herbacés, relancer le pâturage et ainsi maintenir les prairies.

Face à ces nouveaux enjeux, comment la coopérative peut être la source de nouvelles orientations ?

Nous avons rencontré, pour travailler ces questions, l’association Sol et Civilisation7, constituée de personnes issues du monde paysan. Nous avons construit une étude prospective qui a la particularité de ne pas se concentrer que sur la structure en elle-même, mais aussi sur un périmètre plus large (interactions avec le territoire, les acteurs locaux…). Nous avons ainsi construit nos quatre scénarios :

  • “Des oasis dans le désert : la crème du petit-lait” ;
  • “La campagne productive : le lait blanc de qualité” ;
  • “La plateforme compétitive et les grands laits” ;
  • “Le jardin d’Éden : au-delà du lait”.

Ces scénarios illustrent la diversité des ambitions de chacun dans le conseil d’administration. Aussi variées soient les positions, elles sont à discuter pour construire un projet commun porté par tous.

Quelles ambitions résultent de cette démarche prospective ?

Nous avons figuré nos ambitions pour l’avenir sous la forme d’une marguerite avec 10 ambitions, pour que la coopérative soit toujours là dans les années à venir. Parmi ces ambitions, la participation à la transition énergétique dans le territoire, la compétitivité ainsi que la question de ce que c’est que de vivre et travailler dans une ferme en milieu rural, imaginer les coopérations locales et territoriales

  • Démontrer que la coopérative a du sens et peut jouer un rôle, c’est un élément intéressant. Nous pourrions faire l’interface avec nos clients qui s’interrogent de plus en plus sur la RSE (Kraft, Danone…). Notre réponse, ce n’est pas un cahier des charges mais un partage des responsabilités avec ces clients qui font la pluie et le beau temps dans les secteurs de l’agroalimentaire.
  • Mieux travailler à l’anticipation des crises potentielles. L’abandon des quotas laitiers en 2015 présage des conséquences graves pour les éleveurs. Il y aurait besoin de travailler pour prévenir ce genre d’événement, que personne n’a vu venir mais qui était pourtant prévisible. Comment est-il possible d’anticiper ?

En quoi la proximité au territoire peut être une réponse pour dépasser vos limites ?

Il est clair que nous devons apprendre à dialoguer avec les collectivités. Nous sommes sollicités par certaines d’entre elles, mais on n’arrive pas encore à travailler de concert. Aujourd’hui, notre lait peut aussi partir à l’autre bout du monde. Quand on dit vouloir se concentrer sur le local, ça bouscule pas mal de chose. Mais nous savons segmenter nos productions pour proposer un lait attaché à un paysage tout en garantissant une équité dans la rétribution des adhérents.

La lutte en compétitivité à travers l’unique question du prix s’inscrit dans une dynamique industrielle classique porteuse de difficultés.

Face à ça, on peut proposer du marketing, de l’innovation, de la différenciation… Comment investissez-vous ces questions ?

J’ajouterais la coopération. Car la compétitivité, si c’est pour tuer les autres, alors elle risque d’être également mauvaise pour les éleveurs, les salariés, les territoires… La bonne réponse en termes de compétitivité, passe par de la mutualisation et des partenariats. C’est une discussion qui s’organise notamment avec les clients pour que tout le monde puisse vivre dans la chaîne alimentaire. Sur la question de la différenciation, nous devons encore travailler. Le fromage a assez bien réussi sur ce point. En termes d’innovation, il y a 40 personnes sur 400 qui font de la R&D au sein de la coopérative, ce qui est un signe que la question est prise en compte avec sérieux.

Quelles sont les limites de coopération pour les enjeux agricoles notamment ? Pourquoi ?

Seule, la coopération ne peut pas prendre en charge certains sujets. Il faut aussi des volontés politiques et des dispositifs adaptés. L’exemple du pâturage est intéressant. Sans résoudre le problème de la concentration des élevages et de la mécanisation, il sera difficile de maintenir nos prairies qui ont pourtant une fonction essentielle pour le territoire (paysage, trame verte et bleue, fonction écologique…).

DÉCRYPTAGE DE LA DÉMARCHE PROSPÉRITÉ FERMIÈRE :

Comment anticiper les évolutions économiques ?

Le principe de la coopérative qui vend à l’entreprise Ingredia fonctionne aujourd’hui dans le contexte des marchés économiques basés en partie sur la vente de volumes de lait. Comment peut-il évoluer face aux changements économiques ? Les éleveurs, à la base de ce modèle économique, sont les premiers à subir les contraintes de l’évolution économique annoncée : baisse du prix du lait, concurrence mondiale, nouvelle réglementation européenne, coût de l’énergie… Par ailleurs, ils sont aussi les premiers concernés par les nouvelles aspirations locales : participation à l’économie locale, participation à l’optimisation des ressources territoriales, rôle paysager pour le territoire…

Réinterroger ce modèle économique composé de trois niveaux d’acteurs en interne, c’est se confronter à une diversité de paradoxes qu’il est bon de formuler pour mieux s’en départir :

  • Un modèle industriel qui, dans ses contraintes, peine à intégrer les valeurs d’une coopérative.
  • Des ambitions de professions qui se heurtent à un fonctionnement économique composé d’une diversité d’intervenants, d’intérêts et de contraintes.

Une étude prospective, un changement culturel…

Les administrateurs (les agriculteurs) de la Prospérité Fermière ont proposé une étude prospective vis-à-vis de l’évolution de l’élevage laitier. Elle a été l’occasion d’anticiper le devenir de cette filière dans un contexte incertain. La particularité de cette étude est d’être inscrite dans une large consultation des parties prenantes : agriculteurs, administrateurs, mais aussi le territoire, les associations locales… Réinterroger pour mobiliser, initier une projection collective, donner une vision du changement culturel nécessaire. C’est une première démarche incontournable pour entrevoir un changement de posture, une vision des nouvelles ambitions à partager… Au-delà du changement culturel et de l’intégration des acteurs locaux, c’est peut-être interroger aussi ceux qui consomment du lait.

Des initiatives individuelles comme fer de lance de projets innovants

Le changement culturel s’inscrit dans un temps long et ne peut pas être l’unique voie pour s’adapter en temps réel aux futurs changements économiques. Les projets de “Ruche qui dit oui !”, de ClimAgri… sont des démarches qui permettent de s’inscrire maintenant dans les nouvelles attentes des consommateurs et des territoires et de commencer à faire évoluer le modèle économique des acteurs.

PRODUCTION DE LAIT, TRANSFORMATION ET VENTE : 3 MODES D’ORGANISATION

  • Les agriculteurs – éleveurs produisent le lait. Ils gèrent chacun leur exploitation.
  • La Prospérité Fermière est une coopérative laitière dont les adhérents, au nombre de 1800, sont en majorité les agriculteurs. Sa fonction est de vendre leur production.
  • L’entreprise Ingredia, détenue à 95 % par la coopérative Prospérité Fermière est une société anonyme, de 450 salariés. Elle se charge de transformer les produits et d’entrer, dans un marché économique local et mondial viable, des produits laitiers dans ses diverses formes.

Interview issue du guide "Système Alimentaire et Coopérations"

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