Mis à jour le 9 mars 2021

Quatre associations régionales de protection de la faune sauvage, épaulées par l'Université de La Rochelle, ont produit des données inédites et solides sur les veaux marins et les phoques gris qui vivent sur le littoral des Hauts-de-France.

Eco phoques
Etude Eco Phoques © La Voix du Nord

Analyse de l'initiative

Quoi de plus attendrissant qu'un bébé-phoque ? Peu d'animaux peuvent rivaliser avec cette petite boule de poils... Seulement voilà : le jeune pinnipède grandit, il prospère, se reproduit et occupe de plus en plus de place. Et voici qu'à côté des veaux marins, ceux qui ressemblent le plus à des peluches, apparaît un cousin de grande taille et à la mine moins aimable : le phoque gris. L'ambiance change un peu et quelques réactions d'hostilité à l'égard de ces "bêtes sauvages" se manifestent.

C'est en résumé ce qui s'est passé sur le littoral des Hauts-de-France ces trente dernières années. Et c'est ce qui a conduit la Coordination Mammalogique du Nord de la France (CMNF) à initier une étude de vaste portée sur ces animaux, et leurs interactions avec les activités humaines, dans le secteur nord-est de la Manche. Son nom : "Eco-phoques".

Bas les fusils !

Jacky Karpouzopoulos président de la CMNF
Jacky Karpouzopoulos © Voix du Nord

"En 2013-2014, un collectif essentiellement composé de pêcheurs locaux, en mer ou à pied, a lancé une campagne anti-phoques, raconte Jacky Karpouzopoulos, président de la CMNF. Il reprochait aux animaux de consommer trop de poisson, créant une forme de concurrence déloyale avec l'activité halieutique. Ses positions ont été relayées par de grands médias et soutenues par des hommes politiques du secteur". Quatre réunions publiques sont alors organisées. "J'y ai entendu que les phoques étaient dangereux pour l'homme, qu'il fallait réguler leur population par le fusil, ou par la réintroduction de prédateurs ou par la stérilisation des femelles". Le défenseur des pinnipèdes réfute les mauvais arguments, rappelle le statut de protection qui interdit toute atteinte aux phoques, tente d'apaiser la colère et d'ouvrir une discussion dépassionnée...

Trois ans de travail

"Mais je me suis rendu compte que nous manquions de données incontestables sur le nombre d'animaux, leurs cycles biologiques, leur régime alimentaire et les lieux où ils s'alimentent", poursuit le président de la CMNF. Il s'en ouvre à la direction de l'environnement de la Région Nord - Pas de Calais de l'époque. Elle lui confirme qu'une initiative interassociative, réunissant la CMNF, Picardie Nature, l'association Découverte Nature et le Groupe d'étude des milieux estuariens et littoraux (GEMEL), pourrait bénéficier d'un soutien dans le cadre d'un appel à projets conjoint de la collectivité et de la fondation pour la recherche sur la biodiversité. Jacky Karpouzopoulos et ses amis trouvent la caution scientifique nécessaire auprès de l'Université de La Rochelle et ses unités mixtes de recherche sur les mammifères marins. Et l'équipe ainsi constituée s'engage en 2015 dans un travail de trois années. Le budget de l'étude était de 325 177 €, couverts pour moitié par des subventions.

Un bon millier d'animaux

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Phoque équipé d'une balise pour le suivi télémétrique © Benjamin Guichard (OFB)

"Eco-phoques" a d'abord traité de la distribution des animaux. Au début des années 90, de la frontière belge à la Baie de Somme, on recensait une cinquantaine de veaux-marins, rarement visibles. Au cours de la décennie, des individus se sont implantés dans les baies d'Authie et de Canche et les colonies se sont étoffées. Au tournant du siècle, des phoques gris sont arrivés sur les côtes de la Somme et du Pas-de-Calais, en provenance d'Europe du Nord. Les effectifs ont cru fortement. Pour s'en faire une idée précise, les bénévoles de la CMNF et de Picardie Nature ont procédé à quatre opérations de comptage, les mêmes jours aux mêmes heures sur toute la côte. Les observations à pied ont été complétées par des relevés par avion. Et corroborées par un système d'identification des animaux à partir des tâches de leurs pelages.

Résultats maximum constatés : 402 phoques gris en juillet 2016 et 709 veaux-marins en juillet 2017.

Une préférence pour les soles

Sachant qu'un veau-marin adulte mange environ 2,5 kilos de poisson par jour, et un phoque gris autour de 4,5 kilos, quelle est donc l'ampleur de la prédation ? Après pondérations tenant compte des animaux jeunes ou des femelles gestantes qui se nourrissent moins, l'étude arrive au total de 1,5 tonne/jour consommée par les deux espèces réunies. En examinant les excréments laissés par les pinnipèdes sur les plages, les estomacs et les moustaches (vibrisses) des individus retrouvés morts, les bénévoles et les scientifiques ont établi le menu de prédilection des phoques nordistes : une grande part de poissons plats (soles, plies, flets), quelques poissons ronds (harengs, gobies, dragonnets) et quelques mollusques céphalopodes. Enfin, des balises posées sur une vingtaine de phoques ont permis de savoir où ils s'alimentaient. Si les habitudes des veaux marins et des gris diffèrent un peu, ils chassent les poissons plats le plus souvent près des côtes, là où travaillent les marins trémailleurs.

Cerner le préjudice

"La polémique du début de la décennie a finalement permis de produire une somme de connaissances inespérée sur les phoques des Hauts-de-France", remarque Jacky Karpouzopoulos. L'étude Eco-phoques a contribué à calmer les esprits même si l'on ne peut exclure un nouvel échauffement à l'approche d'échéances électorales. Pour autant, la CMNF ne cherche pas à... noyer le poisson. Si la présence des phoques a des effets positifs sur l'économie touristique du littoral, la pression qu'ils exercent sur l'activité des pêcheurs artisanaux de soles n'est pas négligeable.

Le président de la coordination mammalogique estime même qu'il faudrait creuser la question dans une nouvelle étude : mesurer le stock de ressource piscicole sur nos côtes, rapporter les prises des animaux à celles des humains, cerner mieux les zones de concurrence... Il serait aussi intéressant d'observer l'évolution des relations entre les phoques gris et les veaux marins, voire d'autres mammifères comme les marsouins.

Phoque gris © Sébastien Brégeon (OFB)
Phoque gris © Sébastien Brégeon (OFB)

Régulation naturelle et adaptations

"Les phoques ont retrouvé les bastions qui étaient les leurs au début du vingtième siècle, ce qui au passage révèle un bon état écologique du milieu marin, note Jacky Karpouzopoulos. Seulement à l'époque, les humains étaient moins nombreux et moins actifs sur le littoral"... Comment organiser une nouvelle cohabitation ? En laissant les populations animales se réguler naturellement, assure le militant environnemental. Et en envisageant des adaptations : s'il est avéré que des pêcheurs sont pénalisés (baisses des tonnages pêchés, destruction de filets par les phoques), les pouvoirs publics devront les indemniser, comme le sont les bergers confrontés aux loups ou aux ours, estime le président de la CMNF.

"Le phoque a une part dans la diminution de la ressource mais elle pèse peu par rapport à la surpêche ou aux effets du changement climatique sur les océans. C'est l'ensemble des causes qu'il faut traiter, et chacune à sa juste mesure".

fiche d'identité :

  • Titre de l'opération : Étude Eco-phoques (Bases scientifiques pour une meilleure connaissance des phoques et de leurs interactions avec les activités humaines en Manche Nord-Est)
  • Échelle : Littoral des Hauts-de-France
  • Identification des porteurs de projet : Coordination Mammalogique du Nord de la France, Picardie Nature, Université de La Rochelle
  • Contact : Jacky Karpouzopoulos : 06 84 18 26 25 - Courriel : jkarpouzopoulos@nordnet.fr
  • Partenaires techniques : Association Découverte Nature, Groupe d'études des milieux estuariens et Parc naturel marin des estuaires picards et de la mer d'Opale
  • Coût : 325 177 €
  • Financements : 145 496 € (Région Nord - Pas de Calais puis des Hauts-de-France) ; 17 990 € (Parc naturel marin)
  • Deux phases d'étude : 2015 - 2016, puis 2016 - 2018. Rapport final : février 2018
  • Bénéficiaires/cibles de l'action : acteurs et habitant.e.s des Hauts-de-France, communauté scientifique

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