Mis à jour le 27 mai 2021

Deux professeurs de l'Université du Littoral Côte d'Opale (ULCO) ont conduit une étude pluridisciplinaire sur la présence de pesticides dans l'air du Dunkerquois, leurs possibles effets sur le corps humain et le ressenti des habitant·e·s concerné·e·s.

Analyse de l'initiative

ULCO professeurs
François Delattre et Frédéric Ledoux © Bertrand Verfaillie

Les recherches pointues sont parfois fondées sur des préoccupations très concrètes. "A l'origine, je voulais savoir si passer du temps dans son jardin à la campagne, à côté de parcelles cultivées et traitées, pouvait présenter un danger", explique François Delattre, professeur à l'ULCO (Unité de chimie environnementale et interactions avec le vivant). Avec son collège Frédéric Ledoux, spécialiste des questions atmosphériques, et le centre commun de mesures de l'université, il a donc lancé en 2014 le projet PEPPAZU (Perception et Évaluation des Produits Phytosanitaires Atmosphériques en Zone péri-Urbaine). Et si l'étude n'a pas permis de répondre formellement à la préoccupation de départ, elle s'avère riche en enseignements scientifiques, toxicologiques et sociologiques.

38 produits ciblés

La chasse aux molécules d'abord. "La France est l'une des premières consommatrices mondiales de pesticides, rappelle François Delattre. Et pourtant, aucune norme ou seuil d'alerte ne régit leur présence dans l'atmosphère. Nous avons voulu nous inscrire dans l'un des objectifs du Plan de protection de l'atmosphère du Nord - Pas de Calais de 2014 : réduire et sécuriser l'utilisation des produits phytosanitaires". Les deux professeurs du littoral en ont ciblé 38 : seize herbicides, treize insecticides et neuf fongicides (le glyphosate n'en faisait pas partie). Ils les ont traqués pendant six mois sur deux territoires ruraux souvent battus par les vents : à Spycker, près de Dunkerque, entre champs de grandes cultures et habitations, et à Wormhout, plus loin de la côte, dans l'enceinte théoriquement protégée du centre éducation nature du Houtland.

Sites de prélèvements PEPPAZU

Un dispositif technique imposant

Les molécules chimiques circulent (et sont susceptibles de pénétrer dans nos poumons) à l'état gazeux et sous forme de particules. "Il fallait s'intéresser aux deux formes si l'on voulait avoir une idée exhaustive des effets des produits", explique Frédéric Ledoux. Pour les capter, les chercheurs ont utilisé une sorte d'aspirateur ; les éléments étant ensuite ramassés sur des filtres ou sur des mousses absorbantes. Ils ont aussi employé le procédé de l'impaction en cascade (accélération des flux atmosphériques), qui leur ont permis de récupérer des particules de moins de 2,5 microns sans le véhicule d'un filtre. Les échantillons ont ensuite fait l'objet d'analyses très fines (chromatographies), agréées par le laboratoire central de surveillance de la qualité de l'air. Les relevés couvraient des périodes de trois jours. C'est un point d'amélioration relevé par Frédéric Ledoux : "Il faudrait pouvoir mieux tenir compte de pics d'épandage, abondants mais courts. Le pas de trois jours tend à niveler les mesures".

Méthode de prélèvement  PEPPAZU

Neuf fois plus qu'à Lille

Résultat de l'enquête : les pesticides sont bien présents dans l'air de Spycker et de Wormhout, en majorité des herbicides et des fongicides, qui se relaient selon les saisons et la météo. Les universitaires ont même détecté du lindane, produit interdit en agriculture mais à longue durée de vie et encore employé dans le traitement de charpentes. La proportion de molécules phytosanitaires est neuf fois supérieure à celle constatée à Lille. Les concentrations sont comprises entre 0,01 et 38,1 nanogrammes par mètre cube selon les produits. "Nos deux points d'observation sont également concernés alors que leurs situations par rapport aux cultures sont différentes, note François Delattre. La distance depuis le point d'épandage ne joue pas. Les molécules phytos voyagent très bien et parfois très loin. Seules la nature et la quantité de produits utilisés ont de l'importance".

Des illusions partagées

Le public ne connaît pas forcément ces réalités, comme le montre la contribution au projet PEPPAZU des laboratoires de sciences sociales "Territoires, villes, environnement & société" (Lille) et Calhiste (Valenciennes). "Si à Wormhout, la population installée de longue date est au fait des pratiques agricoles, de nombreux habitants néo-ruraux de Spycker pensent vivre à l'abri de la pollution", rapporte François Delattre. "De l'autre côté, les nouvelles formulations des produits mises au point par les fabricants, sous forme de granulés par exemple, donnent l'illusion aux agriculteurs d'en épandre moins, mais ce n'est en général pas le cas". Les sociologues participant à l'étude recommandent une meilleure information des uns et des autres pour "ne pas alimenter la défiance" entre les deux bords…

Pesticides Wormhout © Voix du Nord
© Voix du Nord

Inflammations et atteintes cellulaires

François Delattre et Frédéric Ledoux ont ajouté une dernière dimension à leur recherche : un travail sur les effets toxicologiques des polluants atmosphériques inhalés. Les pesticides n'ont pas été isolés cette fois, c'est l'entièreté des particules faites de résidus phytos, mais aussi de sels, métaux et autres hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), qui a été prise en compte. Des cultures de cellules pulmonaires ont été exposées à ces cocktails. Ceux recueillis au printemps ont été facteurs d'inflammations. Les échantillons de l'automne ont plutôt provoqué des arrêts de cycles cellulaires et des atteintes à l'ADN. "Ces résultats posent le problème des tests préalables à la mise sur le marché de pesticides, estime Frédéric Ledoux. Il est possible d'établir la non-toxicité d'un produit considéré seul. Mais dans la réalité, les pesticides ne sont jamais seuls et leur combinaison avec d'autres matières a des impacts sur le corps humain".

"La pollution est un cumul de sources venant de l'agriculture, de l'industrie, du trafic routier", résume François Delattre.

Toutes les données, rien que les données

La démarche des deux chercheurs a-t-elle rencontré un écho dans les différents secteurs de la société ? Côté scientifique, les lobbys de l'industrie phytosanitaire sont très présents et il est difficile de faire entendre une voix indépendante, constate François Delattre. Dans le monde politique, l'intérêt pour ces questions est superficiel ou conjoncturel. Parmi les présentations du projet, une seule séance de rendu public de leur recherche a satisfait les deux professeurs : elle s'est tenue à Grande-Synthe, devant une salle partagée entre agriculteur·rice.s et défenseur·seuse.s de l'environnement. "Le sérieux de nos travaux a été reconnu, même si certains auraient voulu voir la balance pencher de leur côté, raconte Frédéric Ledoux. Mais nous ne pouvons pas faire dire à nos données plus que ce qu'elles disent, ni moins que ce qu'elles disent".

Fiche d'identité

  • Titre de l'opération : Projet PEPPAZU (Perception et Évaluation des Produits Phytosanitaires Atmosphériques en Zone péri-Urbaine)
  • Échelle : communes de Spycker (1 600 habitant·e·s) et Wormhout (5 500 habitant·e·s)
  • Identification des porteurs de projet : François Delattre, Frédéric Ledoux, Unité de chimie environnementale et interactions avec le vivant, Université Littoral Côte d'Opale.
  • Contact : François Delattre : 03 28 65 82 46 - Courriel : francois.delattre@univ-littoral.fr
  • Partenaires techniques : Centre commun de mesures de l'ULCO, laboratoires Territoires, villes, environnement & société et Calhiste
  • Coût : indéterminé
  • Financement : 113 000 € (Région Hauts-de-France)
  • Période : 2015
  • Bénéficiaires/cibles de l'action : élu·e·s et habitant·e·s du Dunkerquois, communauté scientifique

    Objectifs de développement durable

  • 15. Vie terrestre
  • 3. Bonne santé et bien-être
  • 6. Eau propre et assainissement

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