Mis à jour le 12 octobre 2020

Sur un terrain naguère occupé par les Trois Suisses et promis à un programme d'habitat, Bouygues Bâtiment Nord-Est a mené un projet-pilote de "déconstruction sans déchets". Objectif (pratiquement) atteint.

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© La Maillerie

"Sur l'ensemble des déchets produits dans notre pays, environ 70 % proviennent du bâtiment et des travaux publics", rapporte Alexandre Garcin, responsable de l'innovation et des partenariats chez Bouygues Bâtiment Nord-Est. Et malgré ce "poids", les lots de démolition des programmes de BTP sont souvent mal définis, à la différence des opérations de construction.

"Les démolisseurs en font leur affaire et ne veulent pas qu'on interfère dans leurs circuits". Résultat : il y a peu de réutilisation des matériaux et la valorisation se limite aux flux les plus importants ou les plus immédiatement rentables. D'autres façons de faire ont été testées ici ou là, par la coopérative d'architectes Bellastock à Stains en Île-de-France, ou par l'agence d'architecture parisienne Encore heureux. "Démarches utiles pour engager le changement mais qui restent démonstratrices", commente Alexandre Garcin.

Mémoire et circularité

L'ancien site logistique des Trois Suisses, à cheval sur Villeneuve d'Ascq et Croix, aurait pu être lui aussi l'objet d'une opération table rase ; une simple démolition suivie d'une évacuation hâtive des rebuts. Mais ses nouveaux propriétaires, les sociétés Linkcity (groupe Bouygues) et Nodi (Association familiale Mulliez), en accord avec les communes et la Métropole Européenne de Lille, lui ont réservé un autre destin.

Ils ont voulu préserver un peu de la mémoire de l'activité de vente par correspondance qui s'est éteinte au début de la décennie, et d'un lieu où des milliers de personnes ont travaillé. Ils ont aussi manifesté le souci de progresser vers l'économie circulaire, avec en arrière-plan l'objectif de recyclage de 70 % des déchets du BTP en 2020, fixé par l'Union européenne et repris dans la loi française sur la transition énergétique. Chargée de l'aménagement de la friche, en prélude à la construction de 700 logements et de 24 000 m2 de bureaux, commerces et services, l'entreprise Bouygues Bâtiment Nord-Est a donc lancé en 2016 un projet original de "déconstruction sans déchets".

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© La maillerie

Un entrepôt sauvegardé

Sur les 10,5 ha de la friche, rebaptisée "la Maillerie", se trouvaient de très vastes entrepôts. Avant de décider de leur sort, un diagnostic des ressources disponibles (plus soucieux de débouchés qu'un simple diagnostic déchets) a été établi. Puis, en lien avec Vitse, société de démolition sélectionnée, Bouygues a appliqué au chantier les principes relatifs à la gestion des déchets : réduire les volumes, réemployer et réutiliser des éléments, recycler ce qui peut l'être !

  • Réduire : plutôt que de tout détruire, l’existant doit au possible être le plus souvent conservé. Dans le quartier, un ancien bâtiment, “le Compact”, va être préservé et abritera un parking mutualisable, des commerces et peut-être un jardin potager en terrasse.
  • Réutiliser : plusieurs "gisements" avaient été repérés : 4 500 luminaires, 364 aérothermes (souffleries chauffantes), 2 560 mètres de convoyeurs et des kilomètres de rayonnages. Mais à quelques exceptions près, ces matériels, obsolètes ou inadaptés, n'ont pu être revendus. Quelques panneaux de cloisonnement, bacs de convoyage et pièces d'atelier ont été donnés à la ressourcerie Zerm et à l'association Fibr’ & Co de Roubaix, qui en ont fait des meubles.
  • Recycler : le béton par exemple, grâce à des technologies innovantes, comme celle développée avec Néo-Eco et l’École des Mines de Douai.

Un parquet qui vient de quelque part

En revanche, les quelque 8 000 m2 de plancher en chêne sauvés de la destruction ont trouvé preneurs intéressés. Une première partie a été cédée à la société Rotor DC de Bruxelles, spécialisée dans le négoce de matériaux de construction à haute valeur ajoutée. Une autre partie a été recyclée de manière inédite.

L'entreprise de revêtement de sols Tarkett a découpé les lames dans l'épaisseur et a assemblé ces pièces avec des lames de pin. Ainsi 1 000 m2 du sol original se sont transformés en 3 000 m2 d'un nouveau parquet. Il habille notamment un immeuble de bureaux de Stockholm, la capitale suédoise. "Le promoteur Linkcity et nous-mêmes aurions aimé employer le produit dans les constructions à venir à Villeneuve d'Ascq et Croix, indique Alexandre Garcin. Mais nous avons buté sur des questions de normes, et sur son prix élevé".

Ciblage avant criblage

Restait le plus gros "morceau" : les 40 000 tonnes de béton venant des dalles et des entrepôts déconstruits. "Actuellement, le béton de démolition est réemployé à 90 % dans des couches de voirie ou des comblements de carrières, note le responsable de l'innovation de Bouygues Bâtiment Nord-Est. Nous avons voulu trouver au gisement une meilleure valorisation, à savoir la fabrication de granulats".

Pour cela, les acteurs de la Maillerie se sont appuyés sur une étude commandée à la société "Néo-éco" et financée par la Région et l'Ademe. Avant démolition, la ressource en granulats a été échantillonnée selon 3 calibres et des usages ont été déterminés pour chacun d'entre eux. Il est apparu que les "fines" (éléments de moins de 6 mm) pourraient servir à fabriquer du carrelage ; la société Etnisi est en cours de mise au point du procédé. Les morceaux de taille supérieure à 20 mm pouvaient être intégrés aux voiries nouvellement réalisées sur le site, et ils l'ont effectivement été.

Maillerie - source France Bleu
© France Bleu

Retour au béton

Quant aux 5 500 tonnes de granulats de 6 à 20 mm, mélangés avec du sable et du ciment, ils pouvaient devenir les ingrédients d'un nouveau béton. Néo-éco a défini les formules, effectué des tests et rédigé un cahier des charges détaillé pour leur récupération et leur recyclage.

A partir de là, expose le représentant de Bouygues, "une petite usine de production" s'est mise en branle sur le site, non sans quelques inconvénients pour les riverains (bruit et poussière). Découpage des murs par une "croqueuse", enlèvement des fers, concassage des blocs et criblage se sont succédé. Les fameux granulats de 6-20 mm sont aujourd'hui chez une société de préparation de béton (EQIOM, La Madeleine). Elle doit livrer au promoteur Linkcity une matière première au même prix que le béton naturel ; ce contrat se fonde sur la garantie qu'a Linkcity de réaliser la moitié des immeubles du futur quartier de la Maillerie (Nodi assurant l'autre partie).

"Nous avons agi de manière collaborative avec tous les opérateurs parce que chacun détient un morceau de la solution", résume Alexandre Garcin.

Les granulats à l'aube d'une nouvelle carrière

"En cours de route, nous avons appris beaucoup de choses, poursuit-il. Par exemple, la nécessité d'éviter toute pollution de la matière. Il suffit de très peu de corps étrangers pour ruiner une formule de béton". Une machine permettant de séparer les flux légers des plus lourds (de type "séparateur aéraulique") aurait été bienvenue sur place mais le démolisseur Vitse n'en disposait pas.

Malgré ces aléas, l'expérimentation a fait progresser la filière régionale de recyclage des granulats. "Quand elle sera structurée, l'usage se développera très vite", assure le responsable de ce chantier pionnier. Pour l'heure, aucune contrainte réglementaire ne favorise cet emploi des résidus de béton. Mais en attendant qu'un quota soit imposé par la loi, rien n'interdit aux collectivités, prescriptrices de travaux, de l'introduire dans leurs marchés publics...

Fiche identité

Nom de l'opération : Projet de déconstruction sans déchets sur le site de la Maillerie

Lieu/Échelle de l’action : 10,5 ha de friche sur les communes de Villeneuve d'Ascq et Croix

Identification du porteur de projet : Alexandre Garcin, responsable de l'innovation et des partenariats chez Bouygues Bâtiment Nord-Est

Contact : 03 57 63 40 00 - Courriel : a.garcin@bouygues-construction.com

Partenaires : Institutionnels : MEL, Ville de Croix, Ville de Villeneuve-d'Ascq / techniques : société Néo-éco pour une étude sur le recyclage des bétons

Période : 2016 - 2019

Indicateurs d'impact : La dépose des anciens parquets des entrepôts des Trois Suisses a occupé quatre salariés pendant trois mois (soit un emploi/an). Leur valorisation équivaut au sauvetage de 200 chênes centenaires, ce qui correspond à 20 % du matériau de la charpente de Notre-Dame de Paris.

Coût : 50 000 €

Financement : 25 000 € (Région Hauts-de-France et Ademe)

Bénéficiaires/cibles de l’action : Habitants, acteurs de l’économie circulaire

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