Agriculture en zones humides : faire évoluer le regard par l’accompagnement et le dialogue

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  • Mise à jour le March 31, 2025
  • Création le January 27, 2025
  • Douai

En 2013, l’Agence de l’eau Artois-Picardie initie son premier Programme d’action en faveur du maintien de l’agriculture en zones humides (PMAZH) pour répondre aux enjeux de la qualité de l’eau, de la préservation de la biodiversité et du maintien de l’agriculture sur ces territoires sensibles. Retour sur cette démarche inédite de co-construction d’un programme d’accompagnement vers des pratiques agro-écologiques en zone humide, appelée à se pérenniser et à se développer.

Le projet en bref

Objectifs de développement durable

  • 8. Travail décent et croissance économique
  • 13. Mesures relatives à la lutte contre les changements climatiques
  • 15. Vie terrestre

# Sur les mêmes sujets

  • #eau
  • #biodiversité
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Partant du constat qu’un tiers des zones humides du bassin Artois-Picardie est occupé par des prairies humides agricoles, la Chambre d’agriculture du Nord Pas-de-Calais a été mandatée avec d’autres partenaires par l’Agence de l’eau Artois-Picardie pour mettre en œuvre le PMAZH. Ce programme soutient les éleveur·ses et les maraîcher.ères pour maintenir leurs activités sur ces zones sensibles, menacées par la disparition des activités agro-pastorales, l’artificialisation de ces milieux, etc. 

Si l’Agence de l’eau connaît l’importance du maintien de ces prairies humides pour leurs services environnementaux et l’adaptation au changement climatique, elles étaient au lancement du PMAZH majoritairement perçues comme un handicap pour les pratiques agricoles et la viabilité économique des exploitations. 

Comment trouver une voie du milieu réconciliant ces deux points de vue légitimes mais opposés ? Le Programme de maintien de l’agriculture en zones humides (PMAZH) y parvient, par le dialogue et la co-construction de solutions entre acteurs·rices concerné·es. 

Des territoires pilotes 

Quelques 150 agriculteur·ices, éleveur·ses spécialisé·es en lait et viande bovine ainsi que des maraîcher·ères ont choisi de participer au PMAZH 2019-2024. Ce programme a mobilisé une douzaine de partenaires pour accompagner à l’origine huit territoires pilotes volontaires : 

  • le marais Audomarois
  • la basse vallée de la Slack
  • la plaine maritime Picarde
  • la moyenne vallée de la Somme
  • l’Avesnois
  • la plaine Scarpe-Escaut
  • La boucle de la Lys
  • Le val de Lys

L’une des premières actions a été de suivre à la loupe un réseau de 57 prairies réparties sur ces territoires. La moitié des prairies sont mésohygrophiles – avec un sol humide une partie de l’année seulement – et 40% sont hygrophiles (sol très humide). S’il n’existe pas de prairie humide type – chaque parcelle est unique – on relève cependant des traits communs aux prairies humides :

  • pousse de l’herbe plus tardive,  moins productive au printemps mais plus étalée tout au long de l’année – ce décalage de pousse est d’autant plus visible sans fertilisation minérale ;
  • meilleure résistance à la sécheresse avec des espèces qui tolèrent mieux les températures élevées ;
  • diversité faunistique et floristique plus importante ;
  • valeur nutritive intéressante, le taux de protéine se situant au-dessus des courbes de référence. 

En trouvant une fonctionnalité à ces prairies humides dans le système fourrager des fermes, qui tient compte de leurs caractéristiques, il apparaît souvent que les intrants y sont moins, voire plus du tout, nécessaires. Les sols et la ressource en eau sont préservés et les agriculteur·ices réalisent des économies. 

La fin des idées reçues

Le premier PMAZH – sur la période 2013-2018 – fut celui du temps de l’acquisition et du partage de données grâce à la réalisation d’études et d’analyses pour : 

  • affiner les connaissances sur les zones humides concernées, via une cartographie précise des parcelles révélant notamment le degré d’humidité ;
  • étudier le parasitisme présent dans les zones humides (douves, paramphistomes…), responsable de maladies dans les élevages ;
  • analyser les données économiques des éleveurs pour vérifier la viabilité de ces exploitations en zone humide dans le cadre de l’aide à la gestion technico-économique (GTE).

Les résultats furent sources de surprises pour les agriculteur·rices et technicien·nes. En effet, si un différentiel entre exploitations agricoles situées en ou hors zone humide s’est confirmé, il serait finalement davantage imputable aux pratiques agricoles et stratégies mises en œuvre qu’à la particularité de ce milieu naturel. Aucun lien statistique n’a pu être établi avec le fait d’avoir des prairies humides. « Par habitude, les éleveur·euses traitaient les zones humides à l’identique de leurs autres parcelles sans forcément tenir compte de leur spécificité. Les fermes qui en tiraient le mieux profit sont celles qui ont trouvé une fonction bien précise à ces prairies, pour une saison ou un lot d’animaux en particulier et avec des pratiques adaptées à cet usage », indique Anne-Laure Demarthe, chargée de mission PMAZH à la Chambre d’agriculture du Nord Pas-de-Calais. 

L’analyse des données a ainsi facilité le changement de regard des éleveur·ses agriculteur·rices participant au programme. Ils et elles ne perçoivent désormais plus forcément leurs parcelles en zone humide comme un handicap mais comme une différence, voire un atout à valoriser. 

Autre surprise pour les éleveur·ses qui avaient pour habitude d’utiliser de nombreux traitements antiparasitaires en prévention – les zones humides étant souvent associées à un risque accru de maladies et de parasitisme : le risque est avéré et sérieux mais cependant pas systématique. La solution ? Une approche plus qualitative et au cas par cas, en ne traitant plus à l’aveugle mais en fonction des résultats d’analyses sur les animaux (prise de sang ou analyse des bouses par exemple) est donc à privilégier. 

Se changer en échangeant

En parallèle des études, une dizaine de réunions, d’ateliers thématiques et de rencontres sur le terrain se sont régulièrement tenus chaque année entre éleveur·ses et partenaires du programme, animés par une équipe de technicien·nes expert·es locaux à disposition des participant·es.

« Le point fort de ce programme est d’avoir fait travailler ensemble plusieurs intervenant·es issu·es de milieux différentsexplique Anne-Laure Demarthe. Les exploitant·es agricoles ont pu ainsi échanger avec des agronomes, des naturalistes, des vétérinaires, des technicien·nes pour la préservation de la ressource en eau de qualité des collectivités territoriales. Chacun a pu présenter sa vision des choses, ses objectifs pour une meilleure compréhension et prise en compte des enjeux de viabilité économique des fermes,  de qualité et de préservation de l’eau, des zones humides et de la biodiversité. »

« La façon d’animer ces temps d’échanges est importante pour ne pas tomber dans des débats stériles, souligne encore Anne-Laure Demarthe. Nous avons utilisé des techniques d’intelligence collective et de co-construction qui ont permis de faire évoluer les visions qui s’opposaient et d’aboutir à une convergence de point de vue, préalable aux réajustements qui ont suivi. Le temps a également joué en notre faveur. Nous avons donné du temps au temps pour l’acculturation mutuelle nécessaire qui ne se fait pas en un jour ! Les visions se sont interpénétrées, elles ont été comprises pour mieux se respecter. »

Rencontre Entre Éleveurs Et Techniciens Sur Le Terrain Pmazh
Rencontre entre éleveur·ses et technicien·nes sur le terrain © PMAZH

Nouveaux points de vue, nouvelles pratiques 

La deuxième édition du programme, entre 2019 et 2024, a invité les éleveur·ses à tester de nouvelles pratiques agricoles plus respectueuses des milieux humides en fonction des différents objectifs des uns et des autres sur leur élevage. Les changements sont variables d’une ferme à l’autre : réduction voire arrêt de la fertilisation minérale sur des prairies humides, augmentation de surfaces pâturées en réduisant la fauche ou en ré-implantant des prairies temporaires, révision des critères de fauche ou de pâturage pour préserver la gaine des graminées et laisser un temps de repousse suffisant à la prairie, etc. Au départ motivé·es par l’obtention de l’Indemnité compensatoire pour handicaps naturels (ICHN), certain·es éleveur·ses du PMAZH bénéficient désormais de paiements pour services environnementaux. 

Nombre d’entre eux·elles se sont aussi engagé·es dans la démarche Pâtur’Ajuste. Déployée en partenariat avec les Parcs naturels régionaux, les gestionnaires d’espaces naturels, les collectivités et les organisations professionnelles agricoles, Pâtur’Ajuste accompagne les éleveur·ses dans le développement de pratiques de pâturage à la fois productives et respectueuses de l’environnement et de la santé des animaux.

Une vision et des pratiques à essaimer

Les résultats des deux premiers PMAZH sont positifs pour les territoires, les technicien·nes et les agriculteur·ices engagé·es dans la démarche :

  • prise de conscience de l’intérêt du maintien des prairies, notamment humides ;
  • réduction de l’usage d’engrais via l’accompagnement Pâtur’Ajuste ;
  • création d’un observatoire agro-écologique des prairies par le Conservatoire d’espaces naturels des Hauts-de-France ;
  • amélioration des résultats technico-économiques pour les éleveur·ses ayant participé au suivi ;
  • revalorisation de leur métier par la meilleure compréhension de leurs parcelles et des services rendus à l’environnement ;
  • importance de l’aspect collectif, collaboratif et coopératif du PMAZH. 

La troisième édition PMAZH prévue pour 2025-2031 poursuivra les actions entreprises, tout en cherchant à rendre les éleveur·ses autonomes dans leur changement de pratiques. 

L’accompagnement économique sera également approfondi au besoin par le calcul des coûts de production. La création de filières pour valoriser les produits issus de ces élevages sera également soutenue. 

L’articulation entre les différents programmes d’accompagnement existants en région sera également améliorée pour gagner en cohérence et en efficacité. 

La diffusion de retours d’expériences et de témoignages en communiquant à plus grande échelle et en s’appuyant sur des indicateurs de programmes et de données chiffrées constitue un nouvel enjeu. Un groupe de travail s’est justement constitué pour transmettre les connaissances et résultats acquis en formation initiale tant auprès des formateur·ices que des élèves. L’activité d’élevage est de plus en plus délaissée, posant à terme un problème pour le renouvellement des générations d’éleveur·ses. En démontrant que ce métier peut rimer avec qualité de vie personnelle et professionnelle, respect de l’environnement et préservation de la biodiversité, le pari du PMAZH sera alors en passe d’être gagné !

En quoi cette initiative est bonne pour l’adaptation aux changements climatiques ?

Les prairies humides jouent un rôle crucial dans la régulation du cycle de l’eau, en absorbant et en stockant temporairement l’eau de pluie, ce qui aide à prévenir les inondations et à maintenir les débits d’eau dans les rivières et les lacs. Elles jouent un rôle important dans la prévention de l’érosion, en retenant les sédiments lors des crues et des inondations.

Les prairies humides fournissent des services écologiques tels que la régulation du climat, la production d’oxygène et la réduction des polluants. Ces prairies sont aussi des habitats pour de nombreuses espèces animales et végétales rares et menacées, ce qui en fait des lieux prioritaires pour la conservation de la biodiversité.

Elles contribuent également au captage du carbone, ce qui en fait des écosystèmes importants dans la lutte contre le changement climatique.